Démystification des enjeux de l’Endettement Extérieur (en 21 Questions-réponses) 1ème Partie

Publié le par Dette Tunisie

An open letter by mostly European economists proposed to G-8 leaders an economic “plan” for Tunisia. Their diagnosis is that Tunisia suffers from a “closed” economy, “authoritarian” governance, and “poor infrastructures.” Their prescription is immediate “food and energy subsidies,” a five-year plan for “investment” in transport infrastructure and the technology sector, and the creation of special “industrial zones.”

This is a terrible diagnosis. The wrong committed by Zine el Abidine Ben Ali’s regime was not that it did not subsidize food or invest in infrastructure (in fact, the regime did both). The wrong was that it deprived masses of citizens of the opportunity to achieve their potential.
The prescription, then, is pointless….
Edmund S. Phelps, 31/5/2011, Prix Nobel d’économie 2006.
 
‘‘Qui fait l'âne ne doit pas s'étonner si les autres lui montent dessus.’’ Proverbe chinois

Il est très étonnant qu'on s'évertue à s'endetter avant de faire le ménage à l'intérieur de chez-soi et de procéder à des actions basiques mais efficaces, permettant de réduire au strict minimum (voire à zéro) notre éventuel recours au marché international. Plusieurs pistes ont été évoquées à ce titre, mais qui semblent être ignorées par les admirateurs des crédits.

Nous souhaiterions faciliter la tâche à notre Gouvernement Transitoire, pour décliner gentiment le Plan d'Endettement ''empoisonnant'' miroité par le G8 et ses instruments financiers.
 
Question 1 : Le Plan Marshall pour l’Allemagne et ceux du Japon & Corée du Sud ont bien réussi. Financés par l’endettement, ces plans ont permis à ces pays de retourner à la croissance après une guerre destructrice et de se redresser  économiquement avec des résultats éblouissants. Pourquoi pas la Tunisie ?

L'exemple allemand ou japonais ou sud-Coréen ou d'autres pays du nord, n'a réussi que grâce à la mise en place de plusieurs mesures d’accompagnement, dont principalement :

L'ouverture du marché donateur (US) à la marchandise du pays bénéficiaire (RFA, JAP, CS),
Et d’autres leviers de croissance motivés par une stratégie géopolitique claire des US puis de l’UE (intérêts politiques & économiques nécessitant un développement à part).

Naturellement, de tels dispositifs ne peuvent être que sécurisants pour l’écoulement déplafonné de produits actuels et futurs, ce qui boostera davantage la production, donc la croissance du PIB.
Cependant, le contexte aujourd’hui est différent de celui de l’après- guerre (1945). Alors que les économies Occidentales dominantes étaient en plein boom et en situation commerciale excédentaire, la conjoncture mondiale est aujourd’hui très modeste avec des perspectives de crise.

En outre, le G8 a des problèmes de déficit commercial. Il a donc moins de capacité d’absorption de marchandises étrangères que les USA à la fin des années 40, qui était alors le pays le plus excédentaire du monde. S’il avait la possibilité d’offrir des débouchés, il commencerait par des pays comme la Grèce.
Enfin, remarquons que bien que la Turquie bénéficie d’un traitement de faveur de ses produits en Occident, en particulier aux USA, elle enregistre un déficit commercial important. La simple ouverture des marchés risque donc de ne pas donner aujourd’hui les résultats voulus. Il vaut mieux commencer par établir des engagements bilatéraux clairs sur des délocalisations ou des exportations bien précises, ensuite parler de crédits.
 
Question 2 : Notre commerce extérieur est à plus de 80% réalisé avec le G8. N’avons-nous pas intérêt à nous en rapprocher encore plus pour qu’ils nous aident à mettre en place des solutions à intérêts réciproques ?
 
Si les pays du G8 voulaient réellement nous aider pour boucler convenablement le financement du Plan de Développement de 25 Milliards dollars et en assurer le remboursement, ils gagneraient à faciliter la restitution des avoirs dérobés par ben Ali, sa famille et ses acolytes (ministres, conseillers, hommes d'affaires, Rcdistes, serviteurs) et à nous encourager à rétablir temporairement et partiellement les barrières tarifaires sur une liste de produits (p.e. liste 4 de 1995).  Nous assistons à beaucoup d'hypocrisies de la part du G8. Certains responsables sont contents d'avoir obtenu le soutien du G8, et nous cachent les pièges attachés à leurs fameuses ''aides'': les crédits accablants et conditionnés. Il s'ensuit trop d'ingérence: fiscalité injuste, privatisation, dévaluation, exportation bradée, ... Regardez ce qui se passe en Grèce : perte de souveraineté et ingérence FMI.Si nous continuons à observer silencieusement, et à caresser le loup dans le sens du poil, nous risquerons de faire perdre à nos enfants les objectifs minimalistes de la révolution des jeunes: Liberté-Justice-Dignité-Démocratie et Droits de l'Homme.

Si on suivait la règle de prudence « ne pas mettre ses œufs dans le même panier », les 80% nous inciteraient à diversifier nos partenaires, et non l’inverse. 
 
Question 3 : Notre ratio d’endettement avoisine 40%. Cela ne nous donne-t-il pas une marge pour nous endetter encore, sachant que des grands pays ont des taux d’endettement beaucoup plus élevés : Japon (225%),  USA (100%) ?

En rappelant souvent le niveau d'endettement du Japon, il semble qu’on s’évertue à légitimer une possible overdose d'endettement extérieur alors que le taux de 225% du Japon représente un endettement totalement national (sans composante extérieure). Il n’a donc aucun impact sur la balance de paiement. En réalité, le Japon est placeur net auprès des US-UE et du reste du monde, et non emprunteur !

Au sujet des USA, leur endettement est élevé, mais leur puissance industrielle peut leur permettre d’inverser cette tendance au prix d’un peu d’austérité. De plus, leur souveraineté est garantie par une grande puissance militaire. En général, les pays démilitarisés veillent à éviter la dette extérieure pour ne pas perdre le deuxième attribut important de la souveraineté : l’autonomie financière. Par exemple : l’Allemagne et le Japon.

Enfin, le ratio de 40% de la Tunisie omet l’encours des investissements directs étrangers (IDE) alors que les 5 dernières années de ben Ali, la Tunisie a substitué les IDE à la dette extérieure pour financer son déficit extérieur courant. La baisse du taux d’endettement d’un niveau de  70% dans les années 90 à 40% aujourd’hui, n’est donc pas due à l’efficacité de l’économie Tunisienne, comme l’administration ben Ali laissait entendre, mais simplement au fait qu’on ne tient pas compte des IDE dans le calcul du taux d’endettement, comme on devrait puisque ces IDE impliquent des engagements de payer des dividendes. Si on réintègrait les IDE, le taux d’endettement obtenu, qui est notre taux de financement extérieur réel, dépasserait 100% du PIB, ce qui est très élevé.
 
Question 4 : Notre ratio de couverture du service de la Dette par les exportations se situe en dessous de 20%. Cela ne  procure-t-il pas à la Tunisie une capacité de remboursement confortable ?

Il vaut mieux comparer le service de la dette à l’excédent de la balance du commerce extérieur et non aux exportations. En effet, les exportations doivent avant tout nous permettre de payer nos importations. Mais il se trouve que nos exportations ne couvrent pas nos importations. Donc non seulement nous n’avons pas de quoi payer nos dettes, mais aussi nos importations. En réalité nous payons par de nouvelles dettes. Comment alors dire que nous avons encore une capacité d’endettement ?  Nos possibilités sont donc très limitées pour préconiser une nouvelle prise de dette extérieure, à moins d’envisager de réaliser des projets exportateurs pour couvrir la charge du nouvel emprunt. Il va donc falloir évaluer la composante ''Projets exportateurs'' du Plan de Développement Eco-Social en vue d'apprécier sa capacité annuelle en CFN et ainsi de dimensionner convenablement l'endettement maximum à affecter.

Il faut rappeler que les ratios utilisés par un créancier ne sont pas nécessairement les mêmes que ceux utilisés par le pays débiteur. Le créancier veut savoir dans quelle mesure un pays peut le rembourser ou lui céder des secteurs économiques, alors que le pays débiteur doit se soucier du poids qu'il peut faire supporter aux générations futures de son peuple.
 
Question 5 : Tant que les fondamentaux sont corrects, quel mal y-a-t-il à recourir au marché international pour lever des emprunts ?

il n'y a pas de mal à s'endetter modérément, si des préalables sont dûment effectuées: audit des dettes extérieures actuelles, définition des composantes du plan de développement à financer, évaluation des projets tant en viabilité économique qu'en rentabilité financière, identification des moyens de mobilisation de ressources internes (stables et/ou d'emprunts) dans un souci d'affectation au financement des projets d'infrastructure et des projets non (ou faiblement) exportateurs, appréciation prévisionnelle des projets exportateurs notamment de leur capacité de remboursement des crédits en devises (sans impacter la balance des paiements déjà déficitaire). Naturellement, le dimensionnement des crédits extérieurs tiendra compte de la capacité des projets exportateurs à générer de la valeur ajoutée (création d'emplois pérennes) et à dégager suffisamment de cash flow pour faire face aux échéances de remboursement future. En revanche, prendre des crédits extérieurs sans effectuer ce minimum de diligences exposerait le pays à un risque de surendettement que nos enfants ne pourraient honorer que par la cession d'actifs productifs aux IDE (voir l'exemple grec).
 
Question 6 : L’endettement ne nous fait-il pas bénéficier  d’un effet de levier ?

Il y a une différence entre endettement à effet de levier viable et remboursable et endettement surdimensionné aux projets à financer (faiblesse fonds propres ou de cash flow futurs). Pour le moment, nous subissons l’effet de levier inverse : le cout de financement est plus que la croissance de l’économie. Pour ce qui concerne l’endettement à venir, nous ne pouvons pas connaître l’étendue de l’effet de levier si nous ne disposons d’aucune visibilité sur la consistance et la décomposition du Plan de développement soumis au G8 projets faisant l’objet d’une évaluation de leur viabilité économique et de leur rentabilité financière pour optimiser les schémas de financement et définir le mixe entre fonds propres et crédits.
 
Question 7 : Un endettement extérieur additionnel accompagné par une libéralisation plus poussée de notre économie ne nous permettrait-il pas un vrai décollage économique ?

Nos fondamentaux économiques et financiers, longtemps maquillés par les acolytes de ben Ali  ne tolèreraient pas une overdose d'endettement Extérieur assortie de conditions ultralibérales : privatisation du secteur public, bradage des produits & services à l’export, dopage de la consommation locale par du crédit aux ménages …., sauf si on ne parvenait pas à réaliser une croissance pérenne à 2 chiffres de nos exportations. C’est donc par la recherche  d’exportations qu’il faut commencer, et non par l’endettement et la libéralisation. Bien au contraire, ces deux ingrédients constituent un mélange explosif. La Grèce qui a suivi ce chemin à l’occasion de la crise économique qu’elle a connue en 2009, a réussi à tripler son endettement extérieur en 3 ans ! de 100 milliards d’Euros à presque 300 milliards d’Euros !

A ce propos, le recours à la  BERD, dont on pourrait rappeler qu’elle stipule explicitement que son rôle est d'accompagner la Tunisie vers une économie de marché, ne semble pas judicieux. Force est de constater que dans les pays où la BERD a travaillé (principalement les pays de l'Europe de l'Est, la Grèce…), aujourd'hui c'est encore l'austérité qui est demandée, alors qu'elle avait déjà été mise en place au sortir des années 90.
 
Question 8 : Quelle est la situation de notre balance courante ? A quoi sert d’examiner la balance courante ?

La balance courant compte trois composantes essentielles:  (1) La balance commerciale des biens et des services (transport, tourisme, textile…) ; (2) Le solde des revenus de placement (intérêts, dividendes) et (3) Le solde des transferts courants, essentiellement les transfert des Tunisiens Résidants à l’Etranger (TRE).
C'est un indicateur sur la santé économique du pays. Quand la balance courante est négative, le pays vit au-dessus de ses moyens puisqu'il consomme et investit plus qu'il ne produit de richesses. Le déficit doit alors être couvert par des emprunts auprès d'agents extérieurs ou en encore en vendant des actifs du pays, ce qui signifie parfois céder des ‘‘outils de pompage de richesses’’ à des Investisseurs Etrangers (aux titre des investissement directs étrangers, IDE).
 
Inversement, quand la balance est positive, le pays produit plus de richesses qu'il n'en consomme. Cela lui permet de rembourser sa dette ou même de prêter à d'autres pays (exemple : l’Algérie).
La balance courante de la Tunisie est traditionnellement déficitaire en raison des intérêts et dividendes servis aux financements étrangers (dette extérieur et IDE). Sans ces montants, elle serait légèrement excédentaire. En d’autre termes, nous n’avons besoin de l’argent étranger que pour leur payer les intérêts et dividendes. Les crédits étrangers ne contribuent donc pas à développer le pays puisque l’argent repart aussitôt qu’il arrive !
 
Question 9 : Quels sont nos besoins immédiats ?
 Avec un déficit de la balance courante prévisionnel de -3,5 Milliards $ à fin 2011 contre -2 Milliards $ en 2010, si des mesures tuniso-tunisiennes n'étaient pas prises (fiscalité, importations, actifs benalistes), la Tunisie serait acculée de mordre à l'hameçon du G8: consommer des crédits toxiques (au moins 3,5 Md$) pour rembourser le service de la dette (2,8Md$) et couvrir une partie des importations de produits de luxe (0,7Md$) et des dividendes exportés par les investisseurs étrangers.
Ce serait une fuite en avant qu'il faut absolument éviter:  زيد الماء، زيد الدقيق
Le fait de contracter un crédit pour ''payer le service de la dette et consommer du superflu''  revient à ''s’euthanasier''. Si on ne se ressaisit pas pour tailler dans les dépenses inutiles, notre balance courant sera piégée dans le déficit chronique, et on ne pourrait jamais sortir du sable mouvant sauf si l’on découvrait un trésor substantiel (champs pétrolier par exemple).
 
Il serait donc impossible d’infléchir la courbe de l’endettement extérieur, si on ne réduisait pas drastiquement nos dépenses démesurées en biens importés.
 
Question 10 : Ne faudrait-il pas commencer par réduire nos prétentions consommatrices ?
Certains affirment que notre Balance commerciale ayant été depuis longtemps déficitaire, ce n’est pas maintenant qu’on devrait viser son équilibre. Cependant, ceci a été toléré avant la période ben Ali à cause de la nécessité d’investir et non de consommer. Or, sous ben Ali, on peut observer que ce sont les importations de consommation qui augmentent et non les importations d’investissement. En effet, de 1984 à 1999, la part des biens d’investissement dans les importations Tunisiennes passe de 29% à 23%, alors que la part des importations de consommation non alimentaire (majoritairement superflues) passe de 16% à 30%. Encore une gaffe des benalistes !

Un bateau surchargé en ''risque de naufrage'' doit réduire son poids en sacrifiant des objets non indispensables pour retrouver son équilibre stable, avant d'affronter une éventuelle tempête en mer. A défaut, il risque de couler irréversiblement. Idem pour nos comptes extérieurs, si nous continuons  à vivre au dessus de nos moyens en important & consommant à tour de bras sans respecter les limites de nos budgets, nous aggraverons notre endettement sans être sûrs de l’existence d’une fortune future pour garantir son remboursement (sauf découverte de grands gisements de pétrole). Gérer l’équilibrage des comptes par l’endettement exposera le pays au surendettement, et conduira nos enfants à faire des sacrifices beaucoup plus douloureux (ventes des secteurs vaches-à-lait s’il en restera). L’exemple de la Grèce est foudroyant, avec près de 350 Milliards €uro de dette extérieure, l’UE est incapable de la soulager pour sauver l’avenir de ses jeunes. Aujourd’hui, l’UE n’a plus de remèdes efficaces pour soigner son pays membre.

Il faudrait tout d'abord redresser la trajectoire, ensuite gérer intelligemment l'ouverture, c'est à dire, retrouver l'équilibre statique avant de gérer l'équilibre dynamique. Par conséquent, une taille dans les importations superflues (non vitales ou non essentielles) serait salutaire pour rééquilibrer nos comptes et mettre la pression des bailleurs de fonds hors d'état de nuire.

Dans la pratique, il faudrait décréter un minimum d'austérité budgétaire à tous les niveaux : l’État, les Opérateurs économiques, et les Ménages. Nous devrions apprendre à vivre dans les limites de nos moyens, sans recourir à l’endettement pour financer le ‘‘confort’’. Telle qu’inculquée par le Système Ben Ali tout au long de son règne, la tradition de surconsommation par endettement étrangle le Tunisien et fragilise son indépendance financière, voire sa dignité sociale.....
 
Bien sûr, cette austérité ne concerne pas la classe modeste. Au contraire, celle-ci devrait bénéficier de généreux transferts de la classe aisée. N’est-ce-pas la classe modeste qui nous a débarrassé de ben Ali en payant le prix fort ? Nous devons aujourd’hui lui renvoyer l’ascenseur en mettant en place de généreux transferts en sa faveur et en évitant de surcharger le pays de dettes dont elle serait la principale victime par la pression sur la réduction des services publics que cela entraînerait.

                                                                                                                                                                                       A suivre

Mohamed Mabrouk / Anis Jaziri / Chafik ben Rouine / Mohamed Balghouthi / Mohamed Chawki Abid

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