Le règne des technocrates

Publié le par Dette Tunisie

MAMAN J’AI RATE LA REVOLUTION

Episode 1 : Le règne de la technocratie.

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La bipolarisation des débats étant devenue sport national, il devient nécessaire d’éviter certains écueils.

1.     « Démocratie, fais-moi peur ».

La démocratie, pouvoir du peuple, et plus précisément pouvoir de la majorité du peuple, a décidé lors des votes pour la constituante. Cette majorité va-t-elle décider de son avenir ? Evidemment, non. Car la majorité du peuple n’a pas voté. Que les partis démocrates ne s’en soucient guère, ou uniquement certains pour relativiser leur défaite en définissant les non-votants comme un potentiel à convaincre en dit long sur leur auto-légitimation en tant que force révolutionnaire. Il ne leur est pas venu à l’esprit que de voir des partis politiques recyclés se proclamant révolutionnaires en a refroidit plus d’un. Passons donc sur cette digression qui délaisse toutes les questions d’intelligence collective, et entrons donc dans le monde des votants essentialisés au peuple entier.

Dans ce monde même, il est devenu fréquent de relativiser le vote des votants. Le débat-spectacle actuel sur l’opposition Gouvernement d’Union Nationale (GUN)/Technocrates, tout comme son précédent agité entre Islam/Laïcité, illustre bien l’adage « diviser pour mieux régner » qui consiste à divertir le peuple flatté sur des questions plus ou moins importantes, mais non prioritaires. N’a-t-on pas vu des voix s’élever contre le fait que les partis ayant obtenu le plus de voix s’unissent pour gouverner la Tunisie ? Je veux bien que le mandat portait sur la constituante et qu’on soulève le fait du risque de concentration des pouvoirs, mais qu’ont proposé les mêmes qui ont énoncé ces critiques ? Un gouvernement de technocrates, voire le prolongement du gouvernement actuel. Ce sont donc ces mêmes qui, dans le monde des votants, préfèrent mettre en place un gouvernement paradoxal de non-élus, qu’ils soient technocrates, voire même représentatifs de l’ancien régime, plutôt que le GUN. Tout sauf les gagnants des votes, vaste programme pour des démocrates. Mais la plus grande illusion ne se situe pas tant dans la critique des autres partis, qui elle fait partie du spectacle, que dans la solution proposée illustrant une peur de la démocratie : un gouvernement de technocrates.

2.     « En fuyant le loup, on rencontre la louve »

Lorsque la peur survient, il faut la calmer, et pour ce, il faut se rassurer. La peur, présente chez ceux qui avaient émis quelque espoir dans ces élections « libres et non faussées », est celle de l’idéologie, d’autant plus lorsqu’elle n’est pas partagée et qu’elle est amenée à gouverner. Voulant éviter de donner les pleins pouvoir à cette idéologie ennemie, certains ont crû bon aller chercher du réconfort du côté de la neutralité et sa soi disant incarnation : la technocratie. Quoi de mieux que des experts, des technocrates érigés en mythe de la neutralité et de l’objectivité pour gouverner un pays à l’abri de toute idéologie en attendant des législatives/présidentielles ou autres ? La seule question qu’il faut se poser ici est : les technocrates sont-ils neutres, apolitiques, sans idéologie ?

Les technocrates font partie d’une classe, souvent surdiplômés, flattés par un système les érigeant en élite intellectuelle alors qu’ils sont en réalité une élite technicienne. Ici, un éclaircissement est nécessaire. Typique de notre monde moderne, la confusion entre intelligence et technicité est dévastatrice. Les techniciens ont été formés à résoudre des problèmes plus ou moins complexes, sous certaines contraintes, et donc nécessitant des raisonnements plus ou moins poussés pour résoudre ces problèmes. Or, la résolution d’un problème dépend de la formulation de la problématique. Et ce ne sont pas les techniciens qui formulent les grands problèmes de nos sociétés mais les intellectuels à qui revient ce rôle. Pour faire court, les intellectuels se reposent sur des principes pour soulever et formuler des problématiques de société. Les techniciens, par la suite, mettent en équation et répondent à la question soulevée. Et donc, tout technicien, aussi expert et compétent soit-il, est dépendant des principes sur lesquels s’est reposé l’intellectuel qui a formulé la question à laquelle le technicien répond. Il est donc illusoire de vouloir échapper à une idéologie en allant se réconforter chez des technocrates qui eux répondent à des problématiques reposant sur une autre (ou la même) idéologie mais qui cette fois avance masquée. En fuyant le loup, on rencontre la louve.

3.     Quelques illustrations

Il m’a semblé important d’illustrer mes propos en décrivant les points de vue qu’aurait un technocrate et un intellectuel sur certains sujets d’actualité.

L’économie est très sujette à ce genre de dissimulation d’intention, ne serait-ce que parce que certains veulent la réduire à une science alors qu’elle agit sur l’humain, réduisant ce dernier à son seul aspect quantitatif. Prenons la question de l’endettement tunisien. Le technocrate, s’appuyant sur les standards internationaux, vous dira qu’avec un ratio de dette à 40% du PIB, il n’y a pas de quoi s’affoler au regard de ceux de la Grèce ou de la France (observez déjà que se comparer aux pires est déjà en soi une vision non ambitieuse et subjective des choses). Aucune idéologie là-dedans ? Et pourtant. Selon l’Observatoire International de la Dette, « Concrètement, il apparaît que l’ensemble des indicateurs d’endettement existant (les ratios) ont pour vocation d’être des indicateurs de la capacité des pays à assurer le remboursement de la dette, soit par la richesse qu’ils génèrent (PIB ou PNB), soit plus directement par la part de celle-ci permettant de générer des devises transférables (le montant des exportations). Ces indicateurs s’adressent donc fondamentalement aux créanciers et ne permettent que de savoir dans quelle mesure les richesses dégagées par les pays concernées sont susceptibles de leur permettre d’assurer leurs « devoirs » de débiteurs. » Ainsi, il est légitime que les créanciers utilisent des outils leur permettant de mesurer la capacité de leurs débiteurs à rembourser leur emprunts. Se basant sur le principe de l’intérêt général, l’intellectuel pourrait se questionner : « ne serait-ce pas plutôt judicieux d’utiliser des outils qui mesurent le poids que doit supporter le peuple concernant son endettement plutôt que d’analyser sa capacité à rembourser ? Ne devrions-nous pas limiter ce poids lorsque celui-ci écrase et freine le développement du bien être général (santé, emploi, éducation) ?» Et là les chiffres seraient tout autres. Selon le Ministère des Finances, ce quoi doit débourser la Tunisie sur l’année 2011 au titre de la dette publique s’élève à 3,5 Mds DNT (2,6 Mds pour la dette extérieure, 0,9 Mds pour la dette intérieure), soit le premier poste du budget du pays. Pour comparaison, les ressources issues de l’Impôt sur le Revenu s’élèvent à 2,8 Mds de DNT la même année. Donc tous les impôts sur le revenu que paient les tunisiens servent à payer la dette du pays, et ce n’est pas le ratio de 40% du PIB qui vous l’apprendra. Ce que doivent payer les tunisiens par année au titre de la dette représente aussi 3 fois le budget de la santé, 4 fois celui de l’agriculture, 13 fois celui de la justice, et 19 fois celui pour l’emploi ou pour la culture. N’est-il pas temps de faire passer le bien être général devant l’intérêt privé des créanciers ?

Cette illustration peut s’appliquer aux banques centrales, quels intérêts sont servis lorsque ces dernières ne s’occupent que de la limitation de l’inflation ? Est-ce pour l’intérêt général ou pour celui de particuliers et notamment des rentiers ?

Nous pouvons de même nous poser la question sur l’écriture de la constitution. Pourquoi entendons-nous ici et là que seuls des experts doivent écrire la constitution ? Par quelle idéologie sont-ils inspirés ? Pourquoi Yadh Ben Achour accompagné  de 21 experts, a t-il proposé un avant-projet de Constitution ? Cet avant-projet est-il neutre ? Tant de questions que devraient se poser nos intellectuels, et tant d’autres encore.

4.     La révolution sera intellectuelle ou ne sera pas.

Il est important de comprendre que le règne actuel des technocrates se base sur la confusion entre intellectuel et technicien. Il se base de même sur un élitisme technocratique qui consiste à louer ceux qui se trouvent au dessus dans l’échelle des diplômes et à dénigrer ceux qui se trouvent en dessous, ce qu’on appelle communément la méritocratie, bien qu’ici le mérite soit vu uniquement comme répondant à des critères spécifiés par un système. Ceci permettant d’octroyer au technocrate expert un argument d’autorité légitimant l’intimidation de toute personne susceptible de se poser des questions intellectuelles et ce, afin de s’accaparer le devoir de questionnement pour imposer son idéologie et restreindre le cercle des penseurs aux siens, entretenant la confusion entre intellectuel et technicien. La guerre aujourd’hui se situe à ce niveau : allons-nous trouver les intellectuels tunisiens qui vont être capables de formuler les vraies problématiques afin de tendre vers un bien être général ou allons-nous laisser encore régner les technocrates qui ont réduit l’homme à une simple donnée quantitative, inspirés d’une idéologie qui ne jure que par la rentabilité financière, l’employabilité, les ressources humaines, le management qui rentabilise les émotions, et qui rationnalise les choses les plus immondes sans aucun état d’âme (guerre, crimes, esclavage, environnement, santé, licenciements massifs). Socrate, Abu Nawas, Platon, Rimbaud, Ibn Arabi auraient-ils été employables ? Rentables ?  Bon managers ?

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Angelilie 12/06/2017 21:18

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